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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 16:08

 

 

The sphere within the sphere

 

 

Il s'était à peine passé vingt quatre heures depuis la conférence de presse de Montréal, au terme de laquelle les extraterrestres s'étaient officiellement manifestés sous les traits du séduisant d'Eluel alias Ochonios. D'une voix douce et rassurante, il avait délivré un message de paix que chacun entendit dans sa propre langue. Ce fut l'événement le plus important de l'histoire, et encore, ce n'est qu'un piètre euphémisme.

Une séance extraordinaire, dans tous les sens du terme, était prévue  au siège de l'Organisation des Nations Unies à New York pour le début de la semaine qui suivait cette pentecôte planétaire.

La tribune fut installée non à l'intérieur des bâtiments, mais à l'extérieur, autour de la "sphere within the sphere" de Pomodoro qui prenait une valeur symbolique plus marquée que jamais.

 


Devant les caméras du monde entier, Morillon fut reçu en grande cérémonie avec ses hôtes extraterrestres, tous trois revêtus de la combinaison blanche de l'Église avec le symbole de l'éternité brodé sur la poitrine.
Des soldats galitiens les escortaient, eux aussi vêtus de la même combinaison. Ils avaient été soigneusement briefés avant leur départ ; si possible, ils ne devaient parler à personne, et si on venait à les interroger, ils devaient dire qu'ils étaient des Séraphim et non des galitiens et qu'ils devaient appeler Ochonios Eluel.
Comme ils n'étaient pas tous d'une brillante intelligence, il fallut de la patience pour leur faire rentrer ça dans le crâne. Heureusement, aucun, parmi eux, ne pensa à demander pourquoi on faisait ça, ça épargna bien du soucis.
Le secrétaire général des Nations Unies prononça un bref discours de bienvenue, implorant le pardon de "Maître Isar", au nom de l'humanité, de ne pas l'avoir cru et de l'avoir tourné en dérision durant tout ce temps.
Cela avait plus l'air d'agacer Morillon que de l'honorer, il hocha la tête avec impatience et lui fit signe d'abréger. Le secrétaire l'invita à le rejoindre à la tribune, mais il déclina, il se sentait incapable de faire un discours, lui qui était d'habitude si à l'aise pour parler en public.

Il était sensé faire un petit discours d'introduction pour présenter les Séraphim à l'humanité en la personne d'Ochonios, ce dernier n'avait d'autre choix que de monter tout de suite à la tribune, en sautant le passage de son entrée en scène qui promettait pourtant d'être émouvant, néanmoins, en acteur émérite, il assuma pleinement son rôle de représentant des extraterrestres pour lequel il était tout désigné, avec sa chevelure blonde et son teint pâle, il ressemblait à Eluel tel que Morillon l'avait maladroitement représenté dans "la Vérité Absolue", qui s'était vendu à des milliers d'exemplaires ces derniers jours.

 


Chacun fut frappé d'une crainte religieuse à son apparition, que ce fut devant les bâtiments de l'ONU ou aux antipodes sur un écran plasma. Un silence pesant tomba sur toute la planète, un silence qui le combla d'aise, même si l'effet produit semblait moins solennel que ce qu'il avait prévu, mais il flattait agréablement son ego..

La Terre toute entière était suspendue à ses lèvres. Au pied de la tribune, Pandital et Morillon l'observaient avec anxiété, surtout Pandital qui connaissait le caractère fantaisiste de son très narcissique frère, il avait peur de ce qu'il allait dire et craignait que leur crédibilité ne fut remise en cause s'il en faisait trop.
Enfin, Ochonios prit la parole :

"Mon nom est Eluel," commença-t-il, "j'appartiens au peuple des Séraphim, nous venons d'une planète très semblable à la votre située à à deux-cent mille années-lumière de là, dans le Petit Nuage de Magellan."
Ochonios prit une grande inspiration et il continua, expliquant comment lui et les siens étaient venus des millions d'années auparavant sur la terre alors qu'elle n'était qu'un rocher stérile, se laissant progressivement emporter par le lyrisme, il évoqua ce temps lointain où ils créèrent la vie grâce à leur parfaite maitrise de la génétique.
Il ne faisait que réciter la version isarienne de la genèse, mais il y mettait de plus en plus de conviction, ce qui commençait à inquiéter Pandital et Morillon.
Ils furent littéralement pétrifiés quand, outrepassant son rôle, il déclara avec emphase  :
"Vous êtes nos enfants, nous avons créé vos ancêtres à notre image dans nos laboratoires, ainsi que chaque être vivant sur cette terre, chaque animal, chaque brindille, chaque bactérie, tout vient de nous, et à votre tour, vous irez un jour propager la vie à un autre endroit de l'univers.
Il y a trente ans, nous avons contacté notre Frère Isar, que vous connaissiez sous le nom d'Etienne Morillon, nous l'avons choisi pour être notre Intendant parmi vous et vous préparer à notre venue.
Vous ne l'avez pas cru, vous le preniez pour un menteur, pourtant, pendant tout ce temps il vous disait la vérité, il vous demandait de faire la paix entre vous afin que nous acceptions de venir, mais vous ne l'avez pas écouté.
Pendant trente ans, Frère Isar a du supporter les humiliations et les moqueries des incrédules alors que continuaient vos guerres et s'étendaient vos industries, détruisant chaque jour un peu plus la Terre, votre berceau.
Vous nous aviez tellement déçus que nous étions déterminés à vous abandonner, mais Frère Isar a su se montrer convaincant et il nous a si profondément touchés dans ses supplications, que nous vous avons pardonnés.
Nous venons en paix, mes enfants" conclut il en étendant les bras dans un geste filial, "nous venons vous sauver, car, malgré tout le mal que vous avez fait, malgré tous vos défauts, vous restez nos enfants, et nous vous aimons !"
Au milieu d'une clameur assourdissante, il répéta :
"Nous vous aimons !"
Les acclamations et les applaudissements éclatèrent devant le bâtiment des Nations Unies et sur les places de toutes les grandes villes, où la multitude s'amassait devant des écrans géants qui diffusaient l'évènement en direct, partout à travers le monde, des millions de voix se mirent à scander :
"Eluel ! Eluel !"
Pandital adressait des regards réprobateurs à son frère en lui faisant signe de descendre, mais Ochonios l'ignorait, il restait à la tribune les bras toujours étendus avec un sourire extatique.
Soudain, une colonne de lumière descendue du ciel l'enveloppa, il s'agissait d'un rayon tracteur émis depuis le Terfand, stationné quelques dizaines de mètres plus haut, au dessus des nuages,  qui "enleva" le Prince Galitien dans toute sa gloire tel un Christ en Ascension.

 


Pandital avait du mal à contenir sa colère, il agrippa le bras de Morillon et l'entraina avec lui sous le rayon qui les "enleva" à leur tour sous les hurlements de joie de la foule en délire, une émeute s'ensuivit qui gagna toute la ville de New York et que les autorités eurent beaucoup de mal à contenir.

 

Pandital et Morillon avaient rejoint Ochonios dans sa cabine à bord du Terfand. Il avait ôté la tenue isarienne et enfilé une élégante robe de chambre en cachemire brodée d'or. Il les accueillit avec un réel enthousiasme et, tel un artiste venant d'accomplir sa prestation, il leur demanda :
"Comment m'avez vous trouvé ?"
Pour toute réponse, Pandital lui agrippa le col en s'écriant :
"Imbécile ! Tu n'as pas intérêt à recommencer ce genre de fantaisie !"
"Du calme, mon frère," répondit Ochonios, "qu'ai je donc fait de mal ?"
"Tu ne peux pas t'empêcher d'en faire trop," répondit Pandital en le relâchant, "ce genre de mise en scène n'était pas prévu, tu risques de tout faire rater. Nous devons agir prudemment, rester sobres et mesurés, ou bien nous perdrons toute crédibilité."
"Au point où ils en sont," fit remarquer Ochonios, "les terriens ne savent plus distinguer ce qui est crédible de ce qui ne l'est pas. Notre simple présence n'est déjà pas crédible."
"Tu as sans doute raison, mon frère, mais maintenant, fini le spectacle, entendu ?"
"Entendu." lui assura Ochonios.
Pandital se tourna vers Morillon et lui lança sèchement :
"Suivez nous, Morillon, nous devons réorganiser toute votre planète, nous avons du travail pour vous."
Ces paroles, la manière dont elles étaient prononcées, le ton employé parfaitement rendu par le traducteur, tout confirmait qu'il était considéré comme un valet par ces deux jeunes privilégiés hautains et arrogants.


 

Le Xénocène

 


C'est le chimiste hollandais Paul Crutzen qui a introduit la notion d'Anthropocène ; l'ère durant laquelle la planète terre s'est radicalement transformée à cause de l'homme, il la faisait débuter à la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle, mais en vérité, elle avait commencé dès l'apparition du premier hominidé.
L'ère de l'Anthropocène s'achevait avec l'arrivée des extraterrestres, une ère nouvelle commençait, une ère qu'il convenait d'appeler le Xénocène.

 

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À l'unanimité, les représentants de l'ONU avaient élu Morillon Gouverneur Général de la Terre. À vrai dire, ils n'avaient pas trop eu le choix.
Les gouvernements de toutes les nations avaient été dissous, même si cela ne s'était pas fait sans mal avec certains pays, les dirigeants qui étaient en place furent provisoirement maintenus en tant que gouverneurs, en attendant que soit instaurée la "Démocratie sélective".
L'argent fut aboli, ce fut là l'un des changements les plus difficiles à faire accepter aux habitants de la Terre.  Pourtant, il était devenu parfaitement inutile ; les princes galitiens avaient nettoyé toute la pollution, l'air et les eaux étaient purifiés de toute souillure, la radio-activité complètement éliminée, des milliers de kilomètres carré de terre assainie et fertile avaient été libérés, de plus, chaque ville et chaque village fut équipé de synthétiseurs qui produisaient nourriture et matières premières à volonté. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la faim avait totalement disparu.
Les hôpitaux du monde entier furent équipés de matériel médical galitien et d'hologrammes médicaux ; des médecins virtuels en trois dimensions capables de pratiquer aussi bien que des médecins réels. De plus, ils avaient la faculté de se multiplier et pratiquer plusieurs interventions en même temps.
Ainsi, l'on vit disparaître la plupart des maladies, des plus bénignes aux plus graves, du simple rhume au SIDA, la médecine galitienne soignait pratiquement tout, il fallait à peine huit jours pour guérir un patient atteint d'un cancer généralisé en phase terminale et le remettre sur pieds, un peu plus pour quelqu'un atteint du virus du SIDA. Pour n'importe quelle maladie, le délai ne dépassait que très rarement deux semaines.
De plus, les personnes mutilées se virent pourvues de nouveaux membres aussi performants que ceux d'origine grâce à une technique de régénération cellulaire dérivée de celle du clonage.
Pandital avait raison, cette invasion allait être une bénédiction pour les habitants de cette planète.
Les princes avaient délaissé la base interstellaire des Laurentides, qu'ils jugeaient un peu austère et trop éloignée de la civilisation, ils avaient jeté leur dévolu sur Paris, qui était désormais la capitale du monde, d'une part pour une question de commodité du fait que le Gouverneur Général était français d'origine, mais aussi parce qu'Ochonios et Pandital affectionnaient particulièrement cette ville.
Ils avaient établi leurs quartiers dans l'Hôtel de Ville, ils auraient pu choisir l'Élysée, l'Hôtel Matignon ou tout autre bâtiment prestigieux, mais le style ancien de l'Hôtel de Ville leur était familier et leur rappelait leur monde d'origine.

 


Les choses avaient changé de façon aussi soudaine qu'inimaginable. Du jour au lendemain, le monde était passé du régime des nations à un gouvernement planétaire unique.
Brusquement, ce qui avait passé pour les délires d'un illuminé s'avérait exact, il aurait fallu plus de temps à l'humanité pour accepter l'idée, mais elle fut contrainte de s'adapter rapidement.
Il y en eut pour qui la nouvelle situation ne présenta pas trop de difficultés, notamment chez les amateurs de science-fiction et de jeux vidéo, qui voyaient leur monde virtuel devenir bien réel.
Quant aux personnes "raisonnables", les gens ordinaires dépourvus de toute imagination, cela fut plus compliqué.
Ce fut particulièrement difficile pour les croyants des différentes religions, contraints de remettre toute leur foi en question, il y eut beaucoup de suicides, aussi bien chez les chrétiens, les juifs que chez les musulmans. Le traumatisme fut moindre chez les hindouistes, qui voyaient dans les extraterrestres des avatars de leurs divinités, quand aux bouddhistes, la situation ne les perturbait pas le moins du monde, car elle ne contredisait pas leur doctrine.
Quant aux fidèles de la première heure de l'Église Néo-Évhémériste Isarienne, certains d'entre eux étaient un peu troublés par les différences entre ces "Séraphim" qui se présentaient à eux et ceux que leur Saint Prophète Isar décrivait dans ses livres. Déjà, en voyant les navettes galitiennes d'allure steampunk remplacer progressivement les soucoupes volantes aux lignes minimalistes, cela fit naitre un doute, mais ce n'était pas le plus important.
Ce qui les troubla plus, ce fut de les voir se livrer à la chasse à cour et se repaitre du gibier qu'ils abattaient avec de grandes beuveries en compagnie de prostituées. Leur Prophète leur avait pourtant toujours dit que les Séraphim étaient sobres, ne consommaient pas de viande et ne tuaient jamais aucun être vivant.
Ochonios et Pandital, n'avaient nulle intention de renoncer à leurs plaisirs pour donner le change, ils chargèrent donc Morillon de trouver une explication plausible. Heureusement, grâce à sa culture, il lui fut facile de trouver des arguments pour justifier le comportement des extraterrestres.

 


Lors d'une conférence, il évoqua d'abord Krishna, l'avatar de Vishnu qui se livrait à des jeux divins emprunts d'érotisme avec ses gopis, aux yeux du vulgaire, il ne s'agissait que d'orgies et de débauches sexuelles, mais ces trivialités tendaient vers un but élevé, puisqu'il s'agissait de "jeux divins". Il parla aussi d'Al-Hakim, le Messie des Druzes, qui était roi en Égypte mille ans auparavant. Pendant vingt cinq années, il avait fait régner la terreur dans chaque foyer à cause de ses fantaisies qui le poussaient à torturer et massacrer n'importe qui sous n'importe quel prétexte. Aux yeux de l'histoire, Al-Hakim était un monstre, mais sur le plan spirituel, il avait le droit légitime de commettre ces crimes abominables, car il ne s'agissait pour lui que de jeux, des "jeux divins" réservés aux êtres divins comme lui et Krishna.
Il expliqua que les Séraphim étaient, eux aussi de nature divine, ils avaient donc besoin de distractions qui leur permit de relâcher la pression causée par leurs immenses responsabilités.
Il les rassura en précisant qu'ils seraient loin d'être sadiques comme Al-Hakim, fort heureusement, et que leurs "jeux divins"  se limiteraient à tuer des animaux qui, de toute manière, seraient aussitôt remplacés par clonage, du point de vue éthique autant qu'écologique, celà ne provoquait aucun dommage.
Il lui fallut aussi justifier les nombreux duels que les deux princes avaient déjà livrés depuis leur arrivée et qu'il mettait aussi sur le compte des "jeux divins". Ils s'en étaient pris essentiellement à des aristocrates de la noblesse européenne et avaient gagné à chaque fois. Leurs adversaires étaient généralement blessés, mais très rapidement guéris par la médecine galitienne.
Il y eut, cependant, le fils d'un baron autrichien qui succomba par l'épée d'Ochonios, cela les jeta dans un grand embarras. Les Séraphim étaient sensés savoir ressusciter les morts. En vérité, selon ce qu'expliquait Morillon dans ses livres, il ne s'agissait pas de résurrection en tant que telle, mais plutôt d'un transfert de conscience d'un corps à l'autre, du corps d'origine à son double cloné.
Les galitiens savaient cloner un individu, leur éthique ne le leur interdisait pas, mais il ne savaient pas transférer sa conscience, ils pouvaient simplement la dupliquer, le double ainsi obtenu était différent de celui d'origine, même si ses souvenirs étaient et sa personnalité étaient identiques.

Ils produisirent donc un clone de la victime à la famille qui ne s'aperçut pas, pas plus que lui-même, qu'il était une autre personne. Même si cette pseudo-résurrection était une réussite, il fallait éviter que cela ne se reproduise trop souvent, à la fin, quelqu'un pouvait bien remarquer la supercherie.
Quant à la forme des vaisseaux, Morillon expliqua simplement que les Séraphim étaient en train de remplacer les vaisseaux classiques par des nouveaux modèles.

 

 

L'Échange colombien

 


À la terrasse d'un café d'Anvers, Ménuin buvait un verre avec son ami René Printemps.
"Le "Maître des Maîtres" m'a convoqué à une interview," dit Ménuin, "il doit se goberger, pourtant, la dernière fois, à Montréal, il n’avait pas l’air trop ravi."
"J’imagine que c’était si soudain que çà avait du lui causer du stress.  Tu imagines ? Avoir passé pour un rigolo pendant trente ans et être placé sur un piédestal du jour au lendemain, çà doit faire drôle."
"Moi, j’ai du mal à y croire, je ne suis pas le seul, je sens qu’il y a quelque chose qui cloche."
"Fais gaffe à ce que tu dis, les murs ont des oreilles, le ciel aussi, je parie que de là haut ils peuvent tout entendre." remarqua Printemps d'un air détaché.
Le communiqué officiel a bien précisé : "Liberté totale d’expression". Normalement, si ces "Séraphim" sont aussi bons que les décrit Morillon, on peut dire ce qu’on veut sans être inquiété. De toute façon, notre réputation est déjà faite, toi et moi nous sommes connus, si on doit avoir des emmerdes, on les aura."
"Ouais…"
" Tout est trop parfait," reprit Ménuin, "tout s’emboite trop bien : les évènements coïncident à la virgule près avec la doctrine et les prédictions de Morillon. J’y crois pas, çà ressemble à un coup monté."
"Pourtant, tu as constaté, comme tout le monde, que les extraterrestres existent vraiment, il n’y a plus aucun doute là-dessus. Ils ont même emmené un groupe de journalistes et de scientifiques dans l'espace."
"Je sais, Stephen Hawking était avec eux, tu as vu la vidéo qui circule sur YouTube ?"

 


"Je l'ai vue, on voit Stephen Hawking debout, guéri de sa paraplégie, se tenant bien droit, sans aide, en train d’exprimer sa reconnaissance et sa foi en Isar et les Séraphim, d’une voix claire et limpide, sans son appareillage habituel."

"En tous les cas, il est bien revenu de ses réserves envers les extraterrestres, tu te rappelles ? Il recommandait de ne pas essayer de prendre contact avec eux ni de leur répondre si c'étaient eux qui nous contactaient."

"On n'a pas trop eu le choix sur ce coup là, c'est eux qui nous ont contactés par l'intermédiaire de Morillon, en plus, ils étaient déjà sur place."

"Peut être qu'ils nous ont contactés parce qu'ils nous ont remarqués, si nous avions été plus discrets, si nous avions évité d'envoyer des messages dans l'espace, nous serions peut être passés inaperçus à leurs yeux."

"En fin de compte, c'est peut être une bonne chose qu'ils nous aient remarqués."

"N'en sois pas si sûr, tu as entendu parler de l'Échange colombien ?"

"Non, c'est quoi ?"

C'est un terme inventé par Alfred W. Crosby  un historien américain, il s'agit du processus de transformation de la société qu'avait occasionné la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, processus essentiellement destructeur en ce qui concerne les amérindiens.  On assiste aujourd'hui à un Échange colombien  au niveau cosmique."

"Méfie toi des cadeaux des athéniens, en somme ?"

"Il y a de çà."

"On ne va quand même pas se plaindre de leur médecine hyper-évoluée, ils guérissent pratiquement tout, cancer, SIDA, hépatite, Alzheimer, sclérose en plaques etc. Selon Morillon ils sont même capables de ressusciter les morts par clonage," se hasarda Printemps, conscient d'aborder un sujet délicat, "tu n'as pas pensé à... ?"
"Sonia et Tifaine ? Non ! Elles sont mortes," répondit Ménuin, "Je veux qu'elles reposent en paix. Je me suis fait à l'idée d'avoir définitivement perdu ma femme et ma fille, si on les fait renaître, elles ne seront pour moi que des spectres."
"Désolé, je ne voulais pas réveiller de vieilles douleurs," s'excusa Printemps, "mais pour le reste, admets que c’est plutôt chouette, non ?"
"Ouais, je dis pas, mais quand même, il y a quelque chose qui me gêne, tout cela sonne faux, je te dis. Je crois qu’on va le payer un jour ou l’autre. C'est le prix de l'échange colombien" conclut Ménuin d'un air sombre.

 

 

Paris

 


Pour l’interview, Ménuin n’eut pas besoin de se déplacer, ce fut Isar qui fit le trajet du Québec à Paris en soucoupe volante. Cela ne lui prit que quelques minutes. Désormais, il pouvait revenir en France quand bon lui semblait, les charges qui avaient pesé contre lui étaient obsolètes, on avait convenu unanimement que toutes les accusations de corruption et de pédophilie n’avaient été qu’un tissu de calomnies pour le discréditer.
Le monde entier avait fait son mea-culpa pour n’avoir pas cru en ses paroles et avoir injustement sali sa réputation. Cependant, Isar était miséricordieux, il avait annoncé le pardon inconditionnel à tous ses adversaires du passé.
"Une Ère Nouvelle s’ouvre devant nous," avait il déclaré lors d'une interview, "il est temps d’oublier nos anciennes querelles et de s’unir face aux épreuves."
C’était le genre de propos auquel on s’attendait de sa part dans de telles circonstances, mais leur formulation avait attiré l’attention de Ménuin.
Un des secrétaires "Maître des Maîtres" l'avait contacté pour lui faire savoir qu'il se tenait à sa disposition et qu’il pouvait venir quand il le voudrait. Une telle élégance lui ressemblait bien.
Morillon avait établi ses quartiers dans la succursale parisienne de l'Église Isarienne où devait avoir lieu l'interview.
Ménuin réunit son caméraman et son preneur de son, puis avant de se mettre en route passa un coup de téléphone à René Printemps :
"Je suis en train de me préparer pour aller le voir. Tu as entendu sa déclaration ? "Une Ère Nouvelle s’ouvre devant nous, il est temps d’oublier nos anciennes querelles et de s’unir face aux épreuves.""
"Oui ? Et alors ?"
"Çà t’a pas frappé ? "oublier nos anciennes querelles et s’unir face aux épreuves", il a une drôle de façon de s’exprimer."
"Comment çà ?"
"Il est sensé être optimiste et avoir confiance en l’avenir, il ne devrait donc pas parler de "faire face aux épreuves". À croire qu’il essaie de faire passer un message. Je suis prêt à parier qu’il a un fil à la patte."
"Je sais pas, c’est une formule toute faite. Mais à la réflexion, c’est vrai que c’est bizarre qu’il dise çà."
"Bon, j’y vais, je te laisse. Je te raconterai après."
"Ciao."

Ménuin fut introduit auprès du "Maître des Maîtres" qui le reçut chaleureusement, dans un salon décoré de tentures de velours et une cheminée au feu de bois.
"Grégoire ! Soyez le bienvenu !" s'exclama Morillon en le voyant. Ce "Grégoire" était nouveau, jusqu’alors, c’était plutôt un "Ménuin" prononcé avec mépris et condescendance.
"Que puis-je pour vous, euh… Etienne ? Vous permettez que je vous appelle Etienne ?" demanda Ménuin.
"Bien entendu !" répondit Morillon d’un ton débonnaire, "cela fait si longtemps que nous nous connaissons, mon vieil ami."
"Mon vieil ami", décidément, Morillon ne reculait devant aucun cliché, l’ennemi de toujours appelant son adversaire "mon vieil ami", c’était usé jusqu’à la corde.
Ils s’assirent tous les deux dans de confortables fauteuils de velour, face au feu de cheminée. Pendant que son caméraman et son preneur de son se mettaient en place, Ménuin demanda à Morillon :
"Qu’attendez vous de moi ?"
"J’aimerais m’adresser aux nations de ce monde et les assurer que les extraterrestres sont nos amis, qu’ils sont là pour nous apporter tous les bienfaits dont ils disposent, qu'ils sont nos créateurs et nous leurs enfants, et qu'ils ne veulent que notre bien."
"Mais je n’en doute pas !" rétorqua Ménuin, avec une ironie mal dissimulée, "mais ne l'avez vous déjà dit précédemment ? Cela risque d'être redondant."

"La première fois, le public était sous le coup de l'émotion, il n'était pas suffisamment réceptif, maintenant que les esprits sont calmés, mes explications seront plus efficaces. D'ailleurs, il me faudra renouveler ces explications régulièrement afin qu'elles soient bien assimilées de tous"

"Cela s'appelle de la propagande." remarqua Ménuin sans se départir de son ironie.

"Allons," répondit Morillon en riant, "ne soyez pas grossier."

"Très bien," répondit Ménuin, "c'est vous le boss, maintenant."

"Oui." fit le Maître des Maîtres, avec un léger soupir mélancolique qui n'échappa pas au journaliste.
Une fois que ses équipiers furent prêts, l’interview commença et fut intégralement enregistrée. Elle consistait en une succession de platitudes sur l’intégrité morale et les vertus des "Séraphim", au point que Ménuin manqua de s’assoupir à deux ou trois reprises.
Quand l’entretien fut terminé, Morillon se leva et lui tendit la main :
"Cher ami, au plaisir de vous revoir."
En lui serrant la main, Ménuin sentit un petit papier plié en quatre dans sa paume. Discrètement, il referma les doigts dessus.
Morillon le raccompagna à la porte avec son caméraman et son preneur de son et ils remontèrent dans leur camionnette. Ménuin, assis à la place du passager attendit qu’il se fussent un peu éloignés, puis il déplia le papier et lut ces quelques mots griffonnés à la hâte : "demain 16h 30 église Montmartre."

 

 

Montmartre


Le lendemain, Ménuin était là, à 16h 30 sur le parvis de l’église de Montmartre.  Il attendit une dizaine de minutes avant qu’un inconnu lui demande l’heure. L’homme était vêtu d’un jogging et de baskets et il portait une casquette de base-ball dont la visière lui dissimulait la moitié du visage, Ménuin se pencha et reconnut Morillon :
"Vous vouliez me parler, Morillon ?"
"Ne m'appelez pas par mon nom, allons à l’intérieur."
Ils entrèrent dans l’église, l’autel et les bancs étaient toujours là, même si la messe n’était plus pratiquée.
Bien que le christianisme et toutes les autres religions eurent été officiellement déclarées obsolètes, il restait pourtant quelques irréductibles qui continuaient à s'accrocher à leurs anciennes croyances, surtout des personnes âgées agenouillées sur les prie-Dieu pour réciter des "Notre Père" et des "Je vous salue Marie" à voix basse.
Ils prirent place sur un banc et Ménuin engagea la conversation :
"J’ai l’impression que tout ne va pas comme vous voulez."
"De grâce, Ménuin," répondit Morillon, "épargnez moi vos sarcasmes, nous sommes dans la merde jusque là !"
"Comme c’est surprenant !" répliqua Ménuin en ricanant, "allez, dites moi tout."
Morillon jeta un regard autour de lui, puis il dit à mi-voix :
"Ces extraterrestres, ils ne sont pas ce qu’ils prétendent être."
"Sans blague ?" répliqua Ménuin.
"Vous vous foutrez de ma gueule plus tard, pour l'instant, on est vraiment dans la merde !" continua Morillon, " ce ne sont pas des Séraphim, ils viennent d'une planète au régime moyen-âgeux appelé Galita. Ils ont entendu parler de moi et de mon église, et çà leur a donné l’idée de m’utiliser pour coloniser la terre. Ils n’ont absolument rien à voir avec les extraterrestres que j’ai décrits, ils n’ont pas créé la vie sur terre, ils ne nous ont pas créés, et ils ne viennent pas avec des intentions purement bienveillantes. Ils me contrôlent, ils m’obligent à faire toutes leurs volontés. Si je désobéis, ils utiliseront la violence pour conquérir notre planète. Je suis leur prisonnier et leur pion."
"Je ne vois pas comment je pourrais vous aider," répondit Ménuin, qui était devenu grave, "que sont-ils exactement, sont-ils humains comme nous ?"
"Oui, morphologiquement et intellectuellement, ils nous sont complètement semblables, ils ont simplement plus d’avance que nous sur le plan scientifique et technologique.Ceux qui me contrôlent sont deux frères qui s’appellent Ochonios et Pandital, Ochonios, c'est celui qui se fait appeler Eluel. Ce sont des aristocrates, leur père est l'empereur de leur planète qui s'appelle Galita.
Pour eux, je suis ne suis qu'un instrument, notre salut, notre bien-être, ils s’en branlent, ce qui compte, c’est d’avoir un terrain de jeu pour eux tout seuls, et j‘ai peur qu'ils fassent des dégâts, ils aiment les orgies, les prostituées, la chasse, les duels, se sont des hommes impulsifs et capables des pires violences, ce ne sont que des êtres humains, ce ne sont pas des "dieux"  comme je les décrivais. Vous comprenez ?"
"Que trop," répondit Ménuin en poussant un soupir, "pourtant, ils ont fait de bonnes choses jusqu’à maintenant. Que comptent ils faire, à court et moyen terme ?"
Morillon retira sa casquette et regarda Ménuin dans les yeux :
"Ménuin, pendant des années, en tant que gourou de la secte des isariens, j’ai moi-même vécu l’existence d’un prince. Je sais bien comment se trament et se nouent les intrigues de cour, je reconnais les signes annonciateurs d’une rivalité, d’une jalousie ou d’une ambition frustrée. J’ai longuement observé cet Ochonios et ce Pandital, je peux vous dire que ces deux frères qui semblent si unis s’affronteront un jour ou l’autre. Je le vois à leur façon de se regarder, je le sens à leur manière de se parler. Croyez moi, quand ils se foutront sur la gueule, nous, on sera entre deux et on va salement morfler."

 

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commentaires

Evy 27/11/2016 20:37

Bonsoir
Beau partage j'ai relier ton article sur mon blog l'univers magique bonne soirée bisous

Wolfram 28/11/2016 08:31

Merci, c'est gentil, elle m'aura donné du mal cet histoire, je l'ai reprise et retravaillée plein de fois, j'espère que celle ci est la bonne

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