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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 07:19

La Lune

 


Ainsi débuta ce long voyage, le plus long qu'eut entrepris l'être humain au cours de toute son histoire. Il aura duré quatorze ans en termes terrestres, mais du point de vue des passagers, il aura duré moins longtemps.
Dès les premières semaines, ils ne savaient plus quand ils étaient partis ni depuis combien de jours ils naviguaient, leur notion du temps s'était altérée, comme cela arrive souvent à ceux qui accomplissent un long trajet. Mais dans le ciel, ce n'était pas seulement une sensation subjective, la nature même du temps était différente, ce qui ajoutait à leur confusion.
Ils constatèrent rapidement que le temps ne passe pas partout à la même vitesse dans l'Univers, il passe plus vite par endroits et plus lentement ailleurs.
Ainsi, il leur fallut un mois, peut être plus, peut être moins pour atteindre la Lune. Elle se trouvait au dessus de leurs têtes, tel un disque lumineux qui remplissait le ciel un peu plus chaque jour jusqu'à le recouvrir complètement.
Les ailes furent déployées pour accomplir une manœuvre de retournement ; il s'agissait d'imprimer au navire un mouvement torsadé afin que le fond de la coque se retrouve parallèle au sol lunaire.
C'était la toute première fois qu'était menée une telle opération, tous avaient peur, car l'on n'avait aucune idée du résultat. D'après les calculs de Maître Marcotin, c'était d'une simplicité enfantine, mais dans la pratique, c'était bien différent.
Chacun des passagers était conscient du danger avant d'embarquer et avait eu le temps de s'y accoutumer, c'est ce qui les aida à garder leur calme. Heureusement, les choses se passèrent comme prévu, le navire accomplit une boucle vertigineuse dans le ciel lunaire pour se positionner à la verticale du sol, à bord, l'œuf philosophal dispensait une force d'inertie qui évita aux passagers d'être secoués durant le processus.
À présent, la Lune se trouvait sous leurs pieds, il ne restait plus qu'à réduire la chaleur de l'Athanor pour descendre. À mesure que décroissait l'altitude, une sorte de torpeur les envahissait, sans même s'en rendre compte, ils se mirent à plonger vers la surface à une vitesse effrayante.
Heureusement, Catholicus eut un sursaut de lucidité au dernier moment et ordonna de ralentir, en déployant les ailes et en ranimant la chaleur de l'athanor, ils s'arrêtèrent de justesse à quelques toises du sol.
Les passagers, brutalement tirés de leur étrange torpeur, s'efforcèrent de rester vigilants pour ne pas replonger dedans. C'était difficile, car ils se sentaient encore la tête lourde.
Ils reprirent un peu d'altitude avant de survoler la surface de la Lune, ce n'était qu'un désert aride, avec quelques oasis éparses où se regroupaient les Sélénites, dont l'aspect était humain. Il déambulaient çà et là comme des somnanbules sans leur prêter la moindre attention.
Catholicus fit jeter l'ancre dans un point quelconque de ce paysage monotone, puis il déplia une échelle de corde le long de laquelle il descendit, une hampe avec un étendard enroulé en bandoulière.
Son officier en second le suivit, ainsi que Dernancourt. Ils plantèrent la hampe dans le sol rocailleux, déployèrent l'étendard du Royaume de France, puis Catholicus dégaina son épée et prit sollenellement possession de la Lune au nom du Roi.
À nouveau, la torpeur les saisit, ils restèrent un long moment à fixer l'étendard en rêvassant, peut être quelques minutes, peut être plusieurs heures.

Maître Marcotin, qui était resté à bord, revint à lui grâce à un rhumatisme qui se réveillait, il fit alors retentir la cloche d'alarme, ce qui attira l'attention de ses trois compagnons immobilisés au sol. Ceux-ci remontèrent aussitôt à bord, et Catholicus ordonna de s'éloigner au plus vite.
"Un territoire qui transforme ses habitants en légumes ne sera pas d'une grande utilité pour le Royaume de France." observa le médecin.

 


"Au contraire," répondit le capitaine, " la Lune pourrait s'avérer très utile."
"De quelle manière ?"
"On pourrait y mettre les criminels et les prisonniers politiques, ce serait un pénitencier idéal, d'où il serait impossible de s'évader," exposa le capitaine, "de plus, sur le plan humain, puisque l'humanisme est à la mode en ce moment, on s'épargnerait les problèmes d'éthique sur la peine de mort."
"Que faisons nous maintenant, capitaine ?" demanda un matelot.
"Cap sur Mercure." ordonna Catholicus.
Un vent céleste se levait dans cette direction, ils n'avaient plus qu'à replier les ailes, déployer les voiles et se laisser porter.

 

Mercure

 


L'orbite de Mercure se situait juste après celle de la Lune. Ils naviguèrent plusieurs jours jusqu'à l'astre d'un gris ondoyant comme du métal fondu qui les attendait dans la nuit céleste.
Là, ils furent confrontés à un nouveau péril ; parvenus à quelques centaines de lieues de la planète, un groupe d'étoiles filantes surgit des brumes en fonçant droit sur eux. Ils n'eurent pas le temps de manœuvrer pour les esquiver, l'une d'elle transperça une voile tandis qu'une autre traversait la coque de part en part en même temps que la poitrine d'un malheureux matelot qui se trouvait sur son passage.
"Regardez !" s'écria un officier en désignant quelque chose en dessous d'eux.
Les autres se penchèrent et virent la chose en question ; des sortes de singes grands comme des collines, dont le corps ressemblait à de la pierre en fusion. Cette vision les cloua de stupeur, ils réalisèrent que les étoiles filantes étaient dues à ces gigantesques golems de lave qui leurs lançaient des rochers enflammés, arrachés de leurs mains nues au sol brûlant.
Ils ne se contentaient pas de les lapider, ils faisaient aussi de grands bonds, certains sautaient tellement haut qu'ils parvenaient presque à atteindre le navire.

 


Les rameurs manœuvrèrent du mieux qu'il purent pour s'éloigner, mais une énorme main ardente avait agrippé l'aile gauche, stoppant la progression du navire qui commença à redescendre, l'œuf philosophal n'était pas assez puissant pour soutenir ce poids supplémentaire.
Catholicus ordonna de tirer sur la créature à coups de canons et de couleuvrines, mais elle était invulnérable aux armes terriennes, il fallut se résoudre à sacrifier l'aile. Grâce au système d'éjection rapide prévu par Léonard de Vinci, ce fut l'affaire de quelques minutes ; quelques écrous à dévisser quelques câbles à couper pour que l'aile, de toute manière irréparable, se détache.
Brusquement libéré de l'excès de poids, le navire monta en flèche à la verticale, tandis que la créature de lave retombait sur sa planète, étreignant rageusement l'aile qui finissait de se consumer.
En battant maladroitement de l'aile restante, le Dame de Beaujeu s'éloigna le plus possible de Mercure. Une fois hors de portée des projectiles, on fit le bilan des dégâts ; il y avait eu un mort, on avait perdu une aile et une voile et le pont et la coque avaient subi d'importants dommages, sans compter les dégâts mineurs. Heureusement, l'œuf philosophal était intact, même s'il avait été un peu secoué dans l'athanor, une épaisse couche de cendre l'avait protégé des chocs.

En adaptant les traditions des marins à ce nouvel environnement, le corps de la victime fut livré aux vents célestes après une bénédiction des représentants de l'Église.

Ensuite, en s'aidant des plans, on sortit l'aile de secours rangée en pièces détachées dans la cale, et on la monta patiemment à l'emplacement de la précédente.
Des hommes durent s'agripper avec des filins à la coque, au dessus du vide interplanétaire, c'était une expérience vertigineuse et risquée, si un filin cédait, l'homme qui y était accroché risquait d'être précipité dans l'espace et y dériver indéfiniment.
Heureusement, tout se passa bien, une fois que l'aile fut solidement fixée, les matelots remontèrent à bord, et le périple se poursuivit.

 

Vénus

 


Après plusieurs semaines de trajet monotone dans un ciel éternellement nocturne, ils découvrirent peu à peu un spectacle magnifique : la planète Vénus. Au début, elle n'était qu'un point de lumière bleuâtre au loin dans l'éther, à mesure qu'ils s'en approchaient, elle apparaissait comme une immense sphère bleue chatoyante, résonnant comme le bourdon d'une cathédrale sous la voix de millions de sirènes chantant à l'unisson.
Comme chacun sait, Vénus est la planète natale des sirènes dont il est question dans les légendes.
En se tenant à bonne distance de l'astre, il était possible de résister à l'attraction de cette incessante et diffuse mélopée, bien qu'il fallut rester vigilant pour ne pas y céder.
Alors le Capitaine Catholicus déclara :
"Comme nos ancêtres qui accompagnèrent Ulysse dans ses voyages, nous nous boucherons les oreilles avec de la cire pour ne pas succomber aux chants de ces créatures."
Il estimait qu'il était de son devoir, envers son pays et envers lui-même, d'explorer ce monde en vue d'une conquête éventuelle.
Selon ses instructions, chacun s'était bouché les oreilles avec de la cire, on replia les voiles et l'on déploya les ailes. En donnant ses ordres par gestes, le capitaine fit descendre le Dame de Beaujeu vers la surface de la planète, qui n'était qu'un immense océan parsemé de rochers et de récifs.
Avant d'arriver à une centaine de mètres d'altitude, Catholicus fit signe d'arrêter la descente puis d'avancer droit devant.
Le Dame de Beaujeu survolait la surface de Vénus, battant l'air de ses immenses ailes, pendant que les sirènes, étendues sur les rochers d'un air insouciant, leur faisaient des signes de la main avec des sourires charmeurs.
Malgré les bouchons de cire, les passagers entendaient le bourdonnement du chant omniprésent qui ne cessait jamais, entonné par des milliers de poitrines et envahissant l'air ambiant. Cela les étourdissait, mais pas suffisamment pour leur faire perdre le contrôle d'eux mêmes.
Hélas, ce ne fut pas le cas de deux malheureux ; il s'agissait d'un matelot et d'un officier de l'Inquisition Romaine. La cire avec laquelle ils avaient bouché leurs oreilles ne tenait pas bien et laissait passer les sons.
À mesure que le navire s'approchait de la planète, leur état d'extase s'amplifia et ils finirent par plonger la tête la première dans l'océan vénusien. C'était survenu si soudainement que nul n'avait eu le temps de réagir.

 


Aussitôt, Catholicus fit signe de remonter d'urgence, le vaisseau fila en flèche vers le ciel, projetant brutalement tout ce qui s'y trouvait vers l'arrière. À cause de cette soudaine accélération, il y eut des blessés et des dégâts matériels, mais on se préoccupait surtout de l'œuf philosophal.
Les braises de l'athanor s'étaient répandues avec le choc, provoquant un début
d'incendie heureusement vite circonscrit. On l'avait alors éteint, de ce fait, l'œuf s'était refroidi et le halo verdâtre qui entourait le Dame de Beaujeu depuis son départ s'était estompé.
Le vaisseau avait retrouvé son poids, ce qui ne changeait rien tant qu'il évitait de s'approcher d'une quelconque planète, sinon, entraîné par sa masse, il se serait écrasé à sa surface sans que les ailes suffisent à ralentir sa chute.
Le four était abîmé mais facilement réparable, il suffisait de remplacer quelques plaques de terre cuite cassées. Mais l'œuf philosophal pouvait être dangereux, Abdullah Saïd avait prévenu que s'il était endommagé, cela pouvait provoquer une énorme explosion capable, selon lui, de raser une ville entière.
Heureusement, après inspection, il s'avéra intact, l'épaisse couche de cendre l'avait encore protégé du choc. Il fut remis dans son emplacement et l'on ralluma l'athanor, ce qui fit réapparaître la lueur verte autour du vaisseau.

Alors le voyage du Dame de Beaujeu continua.

 

Le Soleil

 


Juste après Vénus, c'était le Soleil, la chaleur devenait de plus en plus insupportable malgré les manœuvres de l'équipage pour le contourner. S'il n'y avait eu que la chaleur, une lumière insoutenable les éblouissait et envahissait le vaisseau jusqu'au plus profond de ses cales.
Sur les recommandations du capitaine, les passagers s'étaient protégé les yeux avec des bandeaux. De temps à autre, ils croyaient distinguer de gigantesques silhouettes à la surface de l'astre ardent qui les observaient. Mais nul n'aurait eu l'idée de s'arrêter pour le vérifier, il leur tardait de s'éloigner au plus vite vers des régions plus fraîches de l'espace.
L'orbite du soleil fut bientôt franchie, la température redescendit à un degré supportable et l'expédition reprit sa route.

 

 

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